Le champion de l’Alma

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Le champion de l’Alma

Il était le champion. Personne ne faisait le tour de Roubaix aussi vite que lui avec sa 504. Quand il tournait la clé dans le démarreur, le sang lui affluait toujours à la tête. L’excitation l’envahissait à chaque fois, comme s’il allait faire un départ de 24 Heures du Mans. Son regard se posait loin devant lui, déterminé, il resserrait les dents, et il donnait trois longs coups d’accélérateur pour faire rugir le moteur. Un regard dans le rétroviseur, la main sur le frein à main, qu’il desserrait brutalement, puis le pied sur l’embrayage pour enclencher la première. Il attendait que la voie soit libre et aussitôt, par un maniement rôdé de longue date, relâchait la pédale de gauche subtilement tout en enfonçant rapidement la pédale de droite. Aussitôt la 504 se secouait en faisant crisser les pneus, puis accélérait en laissant une traînée charbonneuse derrière elle. Aussi sec, il montait les rapports, un à un, et fonçait.

Un ange lui était tombé dessus. Il volait vers Fatima, vers la petite Kabyle qui était arrivée de là-bas, posée comme une poupée sur les bagages de ses parents, innocente comme une hirondelle, si jolie que sa beauté mangea le cœur de Jean-Pierre tout entier et l’enchaîna si solidement en elle qu’aucun autre ange du Pile, de l’Alma, de l’Épeule, du Cul-de-Four ou des Trois-ponts ne put plus jamais le libérer. Ce Don Juan, ce Fangio, ce Tartarin lui appartenait des mocassins à la tête et, d’une chiquenaude, se couchait docilement à ses pieds, comme un grand félin apprivoisé.

Elle l’attendait. Devant l’arche immense de la Lainière qui crachait une foule gonflée d’ouvriers et d’ouvrières, il cabra sa 504 de travers sur la chaussée comme pour s’opposer à ce torrent de corps trempés de fatigue et de transpiration sèche que chaque journée d’usine dévorait peu à peu. Fatima resplendissait comme si tous les feux du jour avaient transpercé les nuages et avaient été braqués sur elle. Rien de plus beau n’avait été fait sur terre, pensa Jean-Pierre, rien ne se comparait à elle, aucune autre de ces filles qu’il avait possédées furtivement, aucune de celles de ces beaux quartiers, là-haut, vers Barbieux, qui se prenaient pour des princesses intouchables et qui se croyaient aussi précieuses que des fleurs du désert, aucune ne se comparait à elle. Son cœur se mit à tambouriner plus fort, sa tête à chauffer comme si on lui cuisait des œufs sur les tempes, son ventre à le chatouiller, il se sentait moins sûr de lui, on aurait dit que toutes ses défenses de mâle tombaient, comme si les murs de sa propre forteresse se désagrégeaient sous le souffle d’un vent chargé de fleurs et d’encens, elle l’envahissait de sa beauté divine, elle le faisait tomber avec la facilité d’un géant qui déracinerait un arbre, elle ouvrait en lui tous les verrous qui fermaient toutes ses portes, et pénétrait dans tous ses jardins les plus secrets, tous ses interstices, tous ses lieux les plus sacrés. Fatima…

Elle lui posa un baiser délicat sur la bouche, il lui ouvrit la portière, elle monta dans la 504, ils repartirent ensemble chez ses parents où sa mère leur servirait des pâtisseries et du thé, comme chaque soir, comme tous les soirs, et son père leur raconterait ses histoires d’Algérie, et ils les écouteraient sagement, même s’ils les connaissaient par cœur, Jean-Pierre n’avait plus rien à opposer à cette banalité, à cette répétition perpétuelle tant qu’il la sentait là, près d’elle, à moins d’un mètre, et qu’il pouvait la regarder, regarder son visage, encore et encore, sans jamais se rassasier, sans jamais se lasser… il pourrait passer une éternité ainsi.

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