
Les clés de la maison
« Moi, je n’y suis pour rien si tu as oublié tes clés ! »
Ainsi commença Roselyne qui n’avait pas envie de descendre d’un étage pour ouvrir la porte à Thierry, celui qui, dans cette histoire, avait oublié ses clés et ne pouvait pas rentrer chez lui, alors que sa femme y était.
Il inspira profondément, se frotta le nez, dans un geste programmé qu’il avait l’habitude de faire lorsqu’il était contrarié, regarda sa femme, renifla en silence. Dans ses yeux, des rayons de la mort se dirigeaient vers la tête de Roselyne qu’il aurait bien voulu étrangler sur place, ses poings, serrés dans les poches de son imperméable flétri et gris, retenaient une force qui voulait marteler son visage et lui faire cracher ses tripes, son corps tremblait de colère, tant il avait envie de l’enfoncer sous terre et lui faire manger sa fierté, Thierry était exaspéré, c’était le moins qu’on puisse dire.
« Allez », la supplia-t-il d’une voix traînante qui s’allongeait d’impatience : « Allleeeez » Et : « Ouvre-moi, ma pupuce ! » d’un ton qui cachait mal ses envies meurtrières. « Ma pupuce » qui s’accordait mal d’ailleurs avec la corpulence épaisse de Roselyne. « Ma pupuce »
À vrai dire, ce n’était pas la première fois que Thierry chantait cette sérénade à Roselyne, parce que ses clés, surtout quand il rentrait du bar au petit matin après avoir joué toute la nuit avec ses amis, il les avait perdues souvent, et cette scène, ils l’avaient répété trop souvent aussi, trop souvent devant les voisins à qui leurs petites retrouvailles offraient pour pas cher une bonne occasion de rire, trop souvent parce que Thierry jouait trop, buvait trop, fumait trop et ne faisait pas plus du quart de la moitié du dixième de la part masculine de leur couple, trop souvent, parce que cette petite comédie qu’ils avaient inventée aurait dû leur faire gagner depuis longtemps un Molière involontaire de meilleure dispute conjugale de l’année, trop souvent, parce que plus aucun amour ne venait s’immiscer entre ces deux tourtereaux épuisés de quotidiens sans saveur, usés par les jours, les fins de mois difficiles, les reproches incessants, les nuits froides, l’inoccupation perpétuelle de Thierry, son absence d’implication, son éternelle humeur irascible pleine de rancœur contre les autres, la société, les arabes, les politicards, les patrons, et de tout ce qui n’était pas lui, lui, que le destin injuste avait frappé à perpétuité, condamné pour toujours à la malchance, l’injustice, au pas de bol permanent, lui, qui ne savait décidément pas lever un petit doigt ni pour lui ni pour les autres, un roi qui mettait les pieds sous la table et attendait toujours que la soupe tombe dans son bol, lui que Roselyne avait bien voulu mettre dans sa couche, mais lui qui n’offrait jamais rien en retour d’autre que son ingratitude, ses récriminations, ses plaintes, ses mots acides et ses paroles blessantes.
« Ouvre ! » « Ouvre, salope ! »
Voilà. Ça, c’était la phase deux de la méthode de persuasion. Après les « pupuces » venait « la salope ».
« Salope, salooooope, grosse salooooope ! »
On ferma les oreilles des enfants. On arrivait à la deuxième partie du spectacle, réservée aux adultes seulement.
Thierry déballa à Roselyne tout son arsenal de gros mots, il en connaissait un certain nombre et d’assez rares, fourbis à la lueur des néons des bars et tripots qu’il fréquentait un peu trop depuis trop longtemps, et qui sortaient de sa bouche comme des flèches empoisonnées contre lesquelles, heureusement, Roselyne était à peu près immunisée. Ça partait comme un feu d’artifice un peu hésitant de fête de village, puis ça se prolongeait en un jet fluide et continu plein de vigueur, jusqu’à épuisement, et ça se terminait en un silence fracassant de plaine tapissée de cadavres après une bataille traversée seulement de croassements paresseux de volatiles sombres au lointain.
Roselyne souleva sa grosse poitrine d’un énorme soupir. Elle termina de mettre de l’eau dans ses plantes, ferma la fenêtre d’où elle se tenait, ôta son tablier, le posa sur une chaise après l’avoir plié, prit une cigarette dans son paquet de Gauloises, l’alluma et inspira une bouffée énorme qu’elle recracha dans un panache de locomotive, inspira une deuxième bouffée qu’elle recracha à nouveau vers les cieux, soupesa les clés qui faisaient une bosse dans la poche de sa jupe, et descendit. Les marches de l’escalier étroit qui descendait à la cuisine geignirent sous ses pas, mais ne cédèrent pas. Lentement, lentement, Roselyne prit son temps, pendant que Thierry crachait le peu d’oxygène qui lui restait dans les poumons, prit son temps pour mettre une grosse clé dans la serrure, prit son temps pour la tourner, prit son temps pour ouvrir le battant de la porte, prit son temps. Son corps de baleine obstruait le passage du couloir, mais Thierry, qui était fin comme une aiguille à tricoter, tout en traînant les pieds, le dos courbé, la tête ballante, penchée en avant, repliée sur sa poitrine, sans mot dire, parvint sans anicroche aucune à se faufiler entre son énorme poitrine et le mur du couloir, il s’y glissa comme une anguille, zigzagua un peu en tanguant, disparut, s’enfonça dans l’obscurité à l’intérieur. Derrière lui, la porte se referma en faisant trembler les fondations, comme un coup de tonnerre, puis, soudain, enfin, tout retomba.