
« Comment avait-il pu lui faire ça ? »
« Comment avait-il pu lui faire ça ? » siffla entre ses dents la Reine des abeilles, son Altesse Sérénissime du Curoir, Mère de toutes les procréatrices, Divinité incarnée de la brique et Souveraine de toutes les fleurs. « Comment avait-il pu lui faire ça ? » Brian ! Ce n’était pas ce qu’elle attendait de Brian. Ce n’était pas ce qu’elle attendait de son héros, de son Prince, ce n’était pas ce qu’elle attendait d’un amant, même si, avec un homme, toutes les bassesses étaient toujours envisageables, les duperies, les tromperies, les infidélités, les pires coups. Elle se pinca le nez d’horreur et de dégoût et ravala sa salive. La haine l’envahit contre celui en qui elle avait placé toute sa confiance, toute son admiration : Brian. Brian, Brian ! Si elle avait pu, elle aurait prit son cou entre ses mains, là, et lui aurait pressé la gorge jusqu’à lui en faire sortir le dernier souffle ou elle l’aurait envoyé rôtir sur un bûcher, avec des petits oignons, ou elle lui aurait fait briser tous les os, un par un, en place public, avec un marteau de chez Casto. Ou l’enterrerait vivant au fond des entrailles de Roubaix avec la pelleteuse du chantier d’à côté ou encore l’aurait fait dévoré par des fourmis après l’avoir enduit de miel. Ou bien, l’aurait fait écartelé entre deux Twingo, comme du temps des romains, avec leurs chars. Mais, bref, elle avait trop d’imagination. Ce chenapan, se dit-elle, ne méritait pas autant de raffinement, pas autant de « délicatesse », pas autant d’inventivité. Pour faire simple, elle aurait même pu le laisser entre les mains de son frère Mohamed, qui s’y connaissait, et pas qu’un peu, en artillerie, et devait sûrement avoir de quoi, en magasin, dans son petit arsenal de la rue de la Providence, lui faire rendre gorge à coup de canon, de bazooka, de mitrailleuse, de grenade, de tromblon, d’arquebuse, de dynamite, de TNT… les méthodes les plus simples étant souvent les meilleures.
L’indignation et la colère secouaient tout son corps comme si on le passait dans une tornade d’aspirateur, l’air, autour d’elle, devint aussi lourd et épais que du goudron en fusion, elle put à peine avaler une bouffée d’oxygène, sa gorge se contracta pour l’empêcher de déverser le breuvage de son estomac sur son tablier bleu à fleurs roses, un qu’elle avait commandé à la Blanche Porte six mois auparavant et dans lequel, elle s’emmaillotait si fortement qu’on aurait dit un gros fruit plein de gras prêt à éclater à tout moment. D’un trait, elle fit descendre le contenu du verre, posée à côté d’elle sur la petite table de jardin, dans son énorme goître, puis elle s’en resservit un autre et le fit disparaître tout aussi rapidement que le premier. Trois à la chaîne suffirent à peine à étouffer l’incendie. Elle y ajouta quatre ou cinq loukoums, préparés avec amour, l’après-midi, derrière, dans la cuisine et alors, enfin, les flammes se rabougrirent.
Pendant ce temps, ses sujets la regardaient avec curiosité, venaient, de temps à autre, se poser sur elle, de leurs petites pattes noires et velues, chargées de pollen, continuant à bourdonner dans leur sarabande sans fin. Elles ne pouvaient pas comprendre que leur Majesté et déesse… Elles ne pouvaient pas comprendre que les petits signes enfermés dans les pans blancs de ce qu’elles voyaient comme un sceptre racontaient des histoires que seule la Reine pouvait comprendre, des histoires réservées aux reines et aux dieux, des histoires qui pouvaient les immobiliser de l’apparition du soleil à l’ouest au dessus des silouhettes des toits des immeubles de la rue du Curoir jusqu’à sa disparition derrière l’énorme cheminée qui pénétrait le ciel plus à l’ouest, presque les figer comme une immense statue dont la surface, toutefois, pouvait encore descendre et monter doucement, imperceptiblement, et dont on sentait sortir des naseaux un léger souffle chaud et transparent.
La Reine des abeilles referma son livre et le posa sur ses jambes. Le parfum des milliers de fleurs qui ornaient la façade de sa petite maison blanche aux volets bleus la réconforta. Elle pencha la tête en arrière et laissa les souvenirs assaillir ses pensées, comme une douche bienfaisante. Jean-Pierre s’approcha et embrassa son front de ses lèvres. Elle reconnut l’odeur des gauloises qu’il fumait 24h sur 24, sentit son odeur à lui, si particulière, mélange de plastique imitation cuir, d’essence et d’huile brûlée. Son Jean-Pierre. Qui était parti si vite à bord de sa 504 pour ne jamais revenir. Les gendarmes l’avaient retrouvé encastré au milieu de l’acier de sa carrosserie bleue enroulée autour d’un platane.
Son amant merveilleux…
À Roubaix, on l’avait l’habitude de voir les habitants devant leurs maisons, debout à fumer, assis à bavarder, en conférence avec leurs voisins. Dans la rue du Curoir, on avait l’habitude de voir la bonne vieille Fatima, devant sa façade fleurie, enfoncée dans son bain de soleil, cuisant sous le soleil, lisant, pendant des heures, des histoires à n’en plus finir de prince et de princesse, là bas, de l’autre côté de l’Atlantique, en Amérique, roulant dans des carrosses d’acier plein de chrome et vivant dans des palais roses plein de colonnades, de dorures et de stucs. Le mur de fleurs qu’elle entretenait avec soin attirait toutes les abeilles de la ville et d’ailleurs, elle était devenue leur reine, en lisant, en pensant à son amant d’autre fois, elle ne demandait rien de plus.